Bilan de la « Journée nationale sans Sarkozy dans les médias »

Publié le par Airmediatic

Entretien avec Pierre Bitoun, inventeur de la « Journée nationale sans Sarkozy dans les médias »

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Inutile de le rappeler Nicolas Sarkozy est partout (1). Cette omniprésence n’est tangible qu’avec la bienveillance des médias. Excellent fournisseur de contenu pour l’industrie médiatique française et étrangère, le président de la République française est en position de contrôle de sa visibilité, du contenu et de l’agenda des médias. Difficile d’envisager une journée sans qu’on ne parle de lui. Pierre Bitoun est bien placé pour en parler, il est à l’origine de la « Journée sans Sarkozy dans les médias ». Son association, Rassemblement pour la Démocratie à la Télévision (RDT), souhaite interdire la réalisation de tout sondage ou enquête d’opinion dans les 3 mois précédant un scrutin électoral et démocratiser les journaux télévisés. Il fait le bilan de l’événement, nous parle des journalistes, du rôle d’Internet, des blogs et de ses projets à venir.
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Pourquoi avoir organisé cette journée sans Sarkozy ?
Depuis l’accession de Nicolas Sarkozy au Ministère de l’Intérieur puis à la Présidence de la République française, il y a une surmédiatisation de sa personne. Cette couverture médiatique confine au culte de la personnalité, à un excès d’information et à un traitement qui n’est pas à l’honneur du journalisme. C’est préjudiciable à la liberté de la presse et à la démocratie. Notre action a un caractère symbolique, iconoclaste et humoristique. Il s’agit de tirer la sonnette d’alarme et de faire venir la question dans les débats publics.

La volonté de figurer en bonne place dans les médias et la spectacularisation est valable pour l’ensemble de la classe politique, non ?
La spectacularisation des hommes politiques n’est pas un fait nouveau, mais avec Sarkozy on dépasse les limites. Ce n’est pas l’aspect spectaculaire que l’on met en cause, mais une volonté d’intoxication de l’opinion. Nous dénonçons aussi sa proximité avec les groupes financiers et industriels qui possèdent un grand nombre de médias. Nous dénonçons aussi un grand nombre de journalistes avec lesquels Sarkozy est en connivence idéologique sociale : Patrick Poivre d’Arvor, David Pujadas, Arlette Chabot, Georges-Marc Benamou. Béatrice Schönberg, journaliste-vedette de France 2, est mariée avec Jean-Louis Borloo (2). Même si ces liens n’entament pas de façon avérée l’impartialité des journalistes, ils prennent toute leur efficacité avec l’aire Sarkozy.

Une journée sans Sarko : Vous avez cru que les médias allaient vous suivre ?
Non, on ne s’est jamais fait d’illusion. C’est un premier pas. Au moment où on a lancé l’appel : tout le monde subissait sans mot dire, il y avait peu de sujets dans la presse sur le phénomène. Cela a permis de faire prendre conscience aux Français et aux journalistes de réfléchir au problème de la médiatisation de Sarkozy et ses conséquences sur la démocratie.

Des personnalités politiques de gauche ont appuyé votre action. C’est par opportunisme, pas par soucis de la démocratie ?
Je ne crois pas. Il est évident que compte tenu du suivisme, voir de la courtisanerie qui règne à droite autour de la personnalité de Sarkozy, on n’a pas demandé à la droite française de soutenir notre action comme on a pu le faire des députés d’extrême gauche, du Parti socialiste ou du Modem.

Vous n’avez pas sollicité des personnalités politiques de droite ?
C’est ridicule, quand vous savez qu’il faut téléphoner deux ou trois fois à l’attaché parlementaire ou au staff de l’homme ou de la femme politique. Ce genre d’initiative iconoclaste ne pouvait pas avoir d’écho dans le clan de la droite, cela paraît irréalisable.

C’est donc une action politique partisane ?
Non, ce n’est pas une initiative politicienne. C’est pour une démocratisation des médias. Nous aurions fait la même chose pour toute personnalité politique qui bénéficierait de ce traitement de faveur de la part des médias, même Ségolène Royale.

Il y a des gens qui ont refusé de vous soutenir  ?
Oui, des intellectuels ou des juges pour des questions de devoir de réserve. Daniel Cohn-Bendit ne voulait pas communiquer sur cette question tout en nous souhaitant de réussir. Il y a Julien Dray également.

L’AFP titre « La journée sans Sarko : un flop. Jean François Kahn vous soutient et pourtant Marianne ne vous a pas suivi, comment l’expliquez-vous ?
Au sein de Marianne, il y avait des gens qui étaient contre cet appel. Il y a eu débat dans de nombreuses rédactions. Cette journée a eu lieu : des journaux locaux en ont parlé, le site du Nouvel observateur a refusé de mettre la photo du président et écrit ses initiales à la place de son nom dans les articles.
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Vous avez servi à ce que l’on parle davantage du président Sarkozy ?
Pensez-vous qu’il a besoin de nous pour qu’on parle de lui ? On a parlé de Sarkozy pour se poser la question de la surmédiatisation et des problèmes qu’elle pose à notre système démocratique. C’est, en soit, une autre façon de parler de lui.

L’action du RDT est anecdotique ou sérieuse ? Au terme de cette action, que pensez-vous de votre crédibilité ?
C’est notre première action véritable. On a gagné en crédibilité. Nous avons gagné des sympathisants, des adhérents. On s’est attiré de la sympathie des politiques, de la couche moyenne des journalistes. On a suscité une large antipathie des journalistes « stars », certains, comme Jean-Michel Aphatie à RTL et Canal plus, Didier Pourquery à Libération, ont qualifié notre initiative d’anti-journalistique

Alors, votre action est anti-journalistique ?
On ne juge pas la presse qui parle des faits et gestes du président. Il n’y a aucun problème quand elle rapporte le discours de Sarkozy, en octobre, à l’ONU. Mais que viennent faire les 2 ou 3 minutes infligées aux téléspectateurs de France 2 et de TF1 au même moment : le jogging du président, en bas des tours de New York ? On est dans la campagne de communication, dans la propagande, le culte de la personnalité, pas dans du travail journalistique.

Et alors ?
Un journaliste de Marianne n’a pas aimé notre initiative, la trouvant farfelue, arguant qu’elle empêche les journalistes de parler des aspects antisociaux de la politique de Sarkozy. C’est une façon extraordinaire d’escamoter la nature symbolique et l’esprit de résistance de notre appel. Rien n’empêche d’en parler la veille et le lendemain. Nous avons été soutenus par des journalistes dont personne n’entend parler. Une partie de ces journalistes moyens a été ravie qu’une association de citoyens lance cet appel.

Quels sont les moyens et stratégies que vous avez utilisé pour approcher les médias ?
Vers le 6 septembre, nous avons rédigé notre appel. Nous l’avons envoyé à nos adhérents, nos sympathisants et à des adresses de notre base de données. Nous avons envoyé entre 500 et 1 000 e-mail, notamment en direction de blogs.

Vous n’avez pas contactez les médias classiques en priorité ?
Les 10 premiers jours, nous n’avons pas eu à communiquer aux médias parce que nous n’en avons pas eu le temps. Nous avions l’intention de leur envoyer le communiqué, mais les choses sont allées tellement vite, sur les sites et les blogs, que c’est sorti d’Internet. Il y a eu des dépêches AFP, Reuters… Nous avons été assaillis de demandes de médias de toutes sortes, télé, radio, presse écrite, en France et à l’étranger comme en Corée du Sud, aux États-Unis, en Suède ou en Allemagne.

C’est du marketing viral involontaire ?
C’est parti tout seul, grâce à la boule-de-neige Internet. Nous avons été pris de cours. Il y a beaucoup de choses qui circulent sur Internet et qui n’en sortent pas. Mais là, l’information a été reprise par des journalistes qui ont trouvé l’initiative intéressante.

Et ensuite ?
Un logo a été envoyé aux médias courant octobre. Des communiqués ont été envoyés en novembre. Nous avons sollicité des journalistes, des politiques, des artistes et des intellectuels pour nous faire entendre et dire ce qu’ils pensaient de notre appel. On a retenu les lignes et construit nos communiqués.

Que retenez-vous de ce travail avec les médias ?
Je retiens l’intérêt des médias étrangers et les deux pics médiatiques : l’un, au moment de la sortie sur Internet et l’autre pendant les derniers jours, plus l’événement se rapprochait. C’est l’événement qui domine et qui fait partie de la logique médiatique. Sarkozy l’a bien compris puisqu’il s’efforce d’organiser un événement par jour.

Vos moyens humains et financiers ?
Ce genre d’action ne coûte pas cher. Nous avons imprimé 12 000 flyers, distribués à des adhérents et à des sympathisants.

Vous êtes financé par qui ?
Nous fonctionnons uniquement avec l’argent de nos adhérents. Nous avons un petit budget. Nous avons commencé à 64 membres, maintenant nous sommes environs180 adhérents. Cela permet de financer l’impression d’étiquettes adhésives, de flyers…

Quelles sont les suites que vous donnerez à cet événement ?
Nous allons envoyer un communiqué de presse qui fait le bilan de cette action, pour ceux qui nous soutiennent et les autres  : Les 7 prix de la « Journée sans lui » ou comment tirer gaiement le bilan et poursuivre…

Avez-vous prévu de faire une autre journée comme celle-ci ?
Oui, et nous allons diffuser un logo « non à la monarchie médiatique » pour que les internautes le mettent dans leurs courriels et sur leur blog, par exemple. Nous souhaitons maintenir la pression sur la question de la « monarchie médiatique » dans laquelle nous sommes entrés depuis l’élection de Sarkozy à l’Élysée.
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Quelles sont vos futures actions ?
Dans le courant du premier trimestre 2008, nous allons nous centrer sur les 2 propositions qui sont dans notre manifeste fondateur. Nous allons commencer par une action sur les sondages et sur la manipulation de l’opinion. Nous allons faire une campagne d’information sur les propriétaires des instituts de sondages. Peu de gens savent que Madame Parisot c’est l’IFOP (3) (4), que Vincent Bolloré c’est …. (5) Cela pose des problèmes .

Comment allez-vous faire pour vous faire entendre ?
Nous n’avons pas encore réfléchi à la façon de faire monter la question dans l’opinion publique. Il ne s’agit pas de dénoncer, une fois de plus, les manipulations des instituts de sondages, mais d’agir pour que les choses se transforment, et trouver des actions mobilisatrices. Pourquoi ne pas organiser nos propres sondages ? Des associations devraient s’unir pour faire des sondages sur des questions qu’on ne pose jamais et réussir à les médiatiser. Je souhaite que la crédibilité que nous avons serve à cela.

(1) Pendant la semaine où nous avons retranscrit cette interview (23 décembre 2007), Nicolas Sarkozy avait reçu le colonel Kadhafi à l’Élysée, s’était affiché à Eurodisney avec la célèbre Top Model, Carla Bruni, la presse a évoqué un mariage suite à son très récent divorce, il avait été reçu par le pape, s’était rendu en Afghanistan et rencontré son homologue Hamid Karzaï…

(2) Jean-Louis Borloo est ministre d’Etat, ministre de l’Ecologie, du Développement et de l’Aménagement durables. Le titre de ministre d’état indique une plus grande importance au sein d'un gouvernement. Jean-Louis BORLOO est donc un membre de premier plan du gouvernement de Nicolas Sarkozy

(3) Laurence Parisot est la présidente du Mouvement des Entreprises de France (MEDEF), premier syndicat du patronat français. C’est « la » représentante légale du « monde des affaires » Français. Depuis 1990, elle est Présidente - Directrice Générale du Groupe Ifop

(4) L’Institut français d'opinion publique (IFOP) est une entreprise multinationale dont la principale activité est la réalisation de sondages d'opinion à des partis politiques et à la presse.

(5) Le groupe Bolloré a acquis plus de 40 % de l’institut de sondage d’opinion CSA, c’est sur son bateau que les Sarkozy ont passé leurs vacances

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